Ce n’est pas tant le sexe qui pose problème, et de tout temps, que le "con" (n. m. XIIIe. Lat. cunnus ; vulg. sexe de la femme), qui n’a pas toujours désigné l’organe sexuel féminin, comme pourrait le laisser supposer son acception actuelle. Les langues sont porteuses d’histoire et reflètent dans leur reconstruction génétique la psychologie profonde de l’homme ; et certains mots, des mots-puissance, à forte charge émotive et symbolique, agissent comme des marqueurs, des traceurs linguistiques, qui, traversant irréductiblement les âges, les peuples et les civilisations, viennent par alluvions échouer au cœur de nos vies, pareils à ces fossiles nappés de mousse, puis nous parlent et nous disent un morceau de l’histoire de l’homme. Il en est ainsi du "con". Et l’on serait en droit de s’étonner, et d’être troublé, quand on s’aperçoit qu’un mot aussi riche, important, si ce n’est le plus capital de la langue, un mot qui plongerait ses racines aux sources de l’humanité, ne soit pas plus entouré de soins et de considération. Bien au contraire, voici un mot sur lequel ne cesse de peser la suspicion, le déshonneur, la censure ; un mot qui suscite l’incrédulité et le ricanement sous les explications des dictionnaires étymologiques (« con-, élément du latin com, cum, qui veut dire « avec ») ; un mot qui appelle à coup sûr la frivolité, le blâme, voire l’anathème, sur qui se hasarde à l’utiliser ; un mot mis à l’index et relégué sur les bas-côtés de la langue ; ou alors, tout à l’opposé, travesti, pomponné, le voilà vulgarisé à outrance, et livré à un usage effréné, comme pour vouloir le posséder en toute absurdité ou pour le mieux faire taire et disparaître à jamais. Mais rebelle, tout-puissant, bien que con-damné aux souterrains ou aux passes, le "con" con-tinue à hanter les esprits, notre écriture, scande avec obstination notre quotidien et se repose dans nos maux, nos prières. Le "con" divertit et s’incruste. Le "con" parle et s’esquive. Et la langue tourne, et autour, le con-tourne. Sur près de 1 200 mots à radical "-con-" (variable : col-,com-,cor-) que con-tient la langue française, plus des trois quarts renvoient directement au "con" originel. Ainsi de con-grès : n.m. (1611 ; "union sexuelle", XVIe ; lat. congressus, rac. grex "troupeau"), on a vite fait de comprendre qu’il s’agit là d’un attroupement de cons. Il n’en est pas autrement de con-fiance (foi), de con-vulser (agiter, tordre), con-voler (voler vers), con-vertir (se tourner vers), con-fesser (déclarer), con-quérir (chercher à prendre), con-verser (fréquenter), con-cevoir (former), con-stater (faire l’état), con-verger (incliner vers), con-voquer (appeler), con-sommer (faire la somme), con-stiper (serrer), con-sterner (abattre), con-stituer (établir), et con-cupiscence, con-cubin, con-naissance, con-science, con-joint, con-sacrer, con-spuer, con-créter, con-férer, con-juguer, etc. , fé-cond (lat. foex "lie, excrément"). Le "con" est là. Partout. Et il nous parle. Depuis des millénaires.

5000 ans avant l’ère chrétienne, sur le Haut-Nil, dans la plus ancienne civilisation connue à ce jour, la civilisation égypto-nubienne, existait une terre appelée terre de KHONS. Etait-ce "Le pays des Aman, ou pays des ancêtres, ensemble du pays de Kousch au sud de l’Egypte, appelé par les Egyptiens la terre des Dieux" ? (Cheikh Anta Diop). Ou était-ce ce lieu sacré du Soudan méroïtique, en ancienne Ethiopie, où Jupiter descendait chaque année en pèlerinage avec le cortège des Dieux pour se régénérer, comme nous dit Homère dans un vers de L’Iliade ? Qu’était-ce donc que le Khon ? Peut-être l’Arbre de la connaissance ou le serpent maudit de l’Eden biblique, ou encore "Celui qui danse dans les ténèbres", le Dieu-Serpent Dogon ou le Dieu-Serpent du Panthéon égyptien, l’Ancêtre-Serpent dont parle Marcel Griaule dans Dieu d’eau. Mais "Le dieu Kousch avait des autels à Memphis, à Thèbes, à Méroé (Sabah) sous le nom de Khons, dieu du ciel pour les Ethiopiens, Hercule pour les Egyptiens (...) Khon devant être entendu dans le sens de : mort de l’autre monde, mais pas encore parvenu à la condition divine" (D. P. de Pédrals). Par ailleurs des textes sacrés égyptiens nous apprennent que Khon désignait le séjour des morts-vivants, le purgatoire, avant le jugement au Tribunal d’Osiris. Khonsou était aussi une divinité lunaire chez les Egyptiens - Osou signifiant la lune chez les Yoroubas du Nigeria. Et en allant plus au Sud, au cœur de la forêt équatoriale, à la frontière du Gabon et du Cameroun, les Fangs nous disent que les kôns ont toujours existé. Khon ou kôn ? Haussement d’épaules. Ce sont des revenants, des morts-vivants. Et d’où viennent-ils ? Un bras flottant se lève : là-bas, de l’autre côté. D’où exactement ? Silence. Puis : d’en haut aussi, d’en bas aussi... Et pourquoi inspirent-ils tant de crainte ? Parce que c’est la mort, ils sont morts et ils reviennent, ils ne sont pas morts ; ça peut être votre voisin, c’est un kôn, il est mort hier et vous le rencontrez au marché le lendemain comme si de rien n’était ; c’est quelqu’un, tu ne sais pas qu’il est mort et tu rigoles avec lui, tu continues à jouer aux dames avec lui, mais en réalité il est mort, c’est un kôn. Et puis il y en a qui ont l’évou, c’est pas bon, alors faut pas les approcher. Evou ? Oui, c’est un esprit, un esprit malfaisant, l’esprit du Mal. Le mot français envoûter vient du vieux français vout "visage, image" ; et dw (djou) en ancien égyptien signifie "mauvais, mal" (Egyptian Grammar, A. Gardiner) ; tandis que awou, en fang comme en ancien égyptien, c’est la mort. Et image... Image se dit aussi eikôn en grec. Et en français une icône est une peinture religieuse, dans l’église d’Orient. Mais, pour en revenir au kôn, ne serait-ce pas les Pygmées par hasard ? Les Fangs répondent non. Pourtant le terme Kondrong désigne un habitant nain de la forêt. Alors c’est peut-être le sexe ; ils appellent bien le membre viril kon, tout comme en alcooli (en akan, au Ghana, ikûn ou okunu indique plutôt le possesseur du pénis, en général le mari ; ce qui n’est pas sans rappeler Okshun, la déesse de l’amour dans le culte vaudou, à Cuba ; alors qu’en bangangté, chez les Bamiléké du Cameroun, l’amour se dit kôni et monter se dit ko’o). Non, tout ça n’a rien à voir, c’est totalement différent, s’insurgent les Fangs. Le seul et vrai kôn vient de là-bas, de l’autre côté, il est mort et vivant, et il est mauvais. Est-ce Dieu, est-ce le diable ? La réponse tarde. Non, ce n’est pas Dieu... comme il est mauvais, ça ne peut être que le diable. Et à quoi le reconnaît-on ? On ne le reconnaît pas, on le sent, et on sait que c’est un kôn. Mais encore ? S’il est mort et qu’il est encore là, c’est que c’est un kôn, c’est pas compliqué. Vous y croyez vraiment, au kôn ? Etes-vous bien sûr qu’il existe ? Pointe d’agacement. Bien sûr qu’il existe, il a toujours existé ; les ancêtres ont connu le kôn, et les pères de nos pères, et tout le monde y croit ; il y en a qui l’ont rencontré. Aussi quand tombe la nuit, les lampes à pétrole s’allument, les voix s’estompent, les bouches se resserrent, les portes se referment et plus personne n’ose évoquer le kôn, mais tous l’ont présent à l’esprit. On raconte ainsi qu’un homme trouva sa femme une nuit dans son lit - rien d’extraordinaire - sauf qu’elle était vivante, alors qu’on la savait morte et enterrée quelques jours plus tôt avec toutes ses marmites. Il ne fait guère de doute que c’était un kôn. Voilà pourquoi on s’en est débarrassé pour de bon ; l’embêtant c’est qu’on n’a jamais retrouvé les marmites. Bien la preuve que c’était réellement un kôn.

Qu’est-ce donc que le "con" au fond ? Khon chez les Sérères veut dire mourir ; et chez les Ouolofs du Sénégal c’est l’arc-en-ciel. Et en ouolof toujours, kon désigne l’angle, le coin, le trou, et kong marque la dureté ; tandis qu’en ancien égyptien, kenb signifie coin, angle ; en copte on obtient kooh pour coin, cime, sommet ; alors qu’en bangangté la colline se dit kon’ga ; en français un cône est "un solide à base circulaire, elliptique, terminé en pointe". Est-ce à une métathèse (k/n = n/k) qu’on doit nk (copuler) en ancien égyptien, puis niquer (copuler) en français, nok (copuler) en fang, et chez les Nouers du Soudan nak (aimer), puis fuck (copuler) chez les Anglo-Saxons - et toujours avec ce tragique et égal achoppement de l’homme constipé au bout du phonème ? Par ailleurs, toujours à la recherche du "con", on peut noter que les anciens Egyptiens, fils de Mistraïm, petit-fils de Cham, appelaient leur pays "K-mt", qui veut dire noir, devenir noir ; ce que le copte (égyptien vocalisé) décline par kem, kemi, kam, kama - kam qui désigne aussi une pierre précieuse brune, le même kam qu’on retrouve en hébreu et qui signifie chaleur, noir, brulé. En langue mbochi, au Congo, i.kama c’est "être noir par excès de feu". Le "con" serait-il bouddhique, par ce lointain parent du karma ? Il convient de répondre non, pas plus que Bouddha Saçya n’était un de ces prêtres égyptiens chassés de Memphis par les invasions perses de Cambyse en -525, comme le rapportent certaines légendes, et encore moins Confucius, Zarathoustra ou Isis, "la Vierge Noire"

Que cache donc le "con" derrière son mystère ? Une chose transparaît néanmoins : le "con" a un rapport avec l’au-delà, le surnaturel, la mort ; un rapport avec l’inconnu, la menace, l’angoisse ; un rapport avec le coin, le trou, la queue, le sexe. En gros, un même champ de significations, de toutes parts. En linguistique, la méthode comparative postule que des formes semblables et de sens analogues (concordances morphologiques, sémantiques, phonétiques) dans diverses langues ont la même origine. Ce qui ne nous avance guère. Alors, le "con" est-il objet de religion ? Oui, dans la mesure où toute religion est attachement cultuel à ce qui échappe et transcende. Qu’est-ce que vous n’aimez pas dans le foot ? Des petites filles ont répondu : "C’est qu’on doit toujours courir après le ballon". Ainsi l’humanité serait fondée sur l’impossibilité d’accéder au "con", à ce grand Autre. Et si le sexe de la femme est ainsi désigné aujourd’hui, c’est sans doute parce que nos impuissances, nos limites, nos frustrations, nos peurs et nos angoisses s’y focalisent et s’y expriment le mieux. TU NE JOUIRAS POINT. Voilà l’impératif universel. Depuis la nuit des temps. Ou, comme dirait Lacan, « le réel c’est l’impossible ». Et toute tentative de le maîtriser et de l’embrasser dans sa totalité est « connement » vaine, ne pouvant que con-duire à la mort du désir et de la vie.

Il n’aura échappé à personne que cette étude sur le "con" n’obéit guère à la méthodologie classique et se garde de toute prétention scientifique - que les intégristes de la linguistique et autres saussuriens me pardonnent, pas envie de recevoir une volée de bois vert. Seuls la curiosité, un certain goût pour les coïncidences troublantes, pour la poésie, le merveilleux et la fiction m’ont poussé à l’entreprendre, sans nier le fait que je n’ai pas été insensible au caractère ludique de cette recherche, non dénuée de rigueur cependant.

Et c’est ainsi que le "con" a poursuivi sa reptation, tel un immense sphinx de nuit, emportant son secret. Il y a bien longtemps que sa trace s’est perdue à Guizèh, au cœur de la Pyramide. Mais on con-tinue à le craindre et à le vénérer, d’un bout à l’autre, et à travers les siècles et les siècles...''